Par Nathalie TOUSSAINT et Emilie PUITS

 

 

Depuis trois ans, un groupe de citoyens sambrevillois soutenu par le Gabs, une association locale, milite pour un logement digne et accessible à tous. A l’issue de ce parcours, quelques membres du groupe et les deux animatrices qui le suivent, tentent un bilan des actions menées. Quel est le poids des actions citoyennes ? Quel est le rôle de l’associatif face au découragement des militants, à la pesanteur des procédures, à la lenteur administrative ? Autour de l’expérience de ce groupe, ce sont des questions de fond sur la citoyenneté, les rêves de changements, et les attentes des militants qui émergent.

 

« Trankiliz’toit : un toit, un droit ! »
Nous travaillons comme animatrices au GABS, une ASBL luttant contre les inégalités sociales, essentiellement sur le territoire de la Basse-Sambre, c’est-à-dire les communes de Jemeppe-sur-Sambre et Sambreville. Parmi nos services, nous avons une APL, Association de Promotion du Logement. Au départ de cette APL, les travailleurs font un constat récurrent : pour une personne à faibles revenus, pour un bénéficiaire d’allocations sociales, trouver un logement, et encore plus un logement digne, décent, est un véritable parcours du combattant à Sambreville comme ailleurs. Nous entendons quotidiennement ou presque des témoignages découragés : les logements sociaux sont engorgés. Certains propriétaires et agences immobilières refusent tout net de faire visiter un logement à une personne au chômage, au CPAS ou à la mutuelle. Les cautions locatives du CPAS sont rédhibitoires. Les logements d’urgence sont toujours occupés et les marchands de sommeil ont de beaux jours devant eux. Les loyers sont exorbitants.

Au départ, fin 2015, nous avions imaginé une action symbolique, ponctuelle, pour attirer l’attention du public sur la situation.

Nous avons donc rassemblé une dizaine de personnes, vivant pour la plupart des situations de logement trèsNous avons donc rassemblé une dizaine de personnes, vivant pour la plupart des situations de logement très compliquées, voire dramatiques, et nous avons réfléchicompliquées, voire dramatiques, et nous avons réfléchisur l’action à mettre en place. Or, il s’est avéré que les membres du groupe n’avaient pas envie de mener une action symbolique à court terme. Ils nous ont proposé une série d’autres idées…

Trankiliz’toit, groupe d’action citoyen, a donc vu le jour en janvier 2016. Il lutte depuis contre les discriminations dans l’accès au logement. Trankiliz’toit, groupe d’action citoyen, a donc vu le jour en janvier 2016. Il lutte depuis contre les discriminations dans l’accès au logement.

Quelques étapes :
- Création d’un jeu de société de sensibilisation aux problématiques du logement
- Interpellation au Conseil Communal de Sambreville  sur la situation de logement dans la Commune
- Rencontre de quelques élus communaux autour de  la question du logement avec proposition de pistes de  solutions
- Rédaction et envoi d’un courrier, également signé par  la commune de Sambreville, le RWLP1 et le RWDH2,  à l’attention des agences immobilières de Sambreville,  pour leur rappeler leurs devoirs en matière de discrimination
- Rencontre des agences immobilières ayant accepté  l’invitation- Mise en place d’un testing téléphonique pour confronter  les dires des agences avec des faits concrets
- Dans l’idée de faire converger les combats, participation au regroupement de plusieurs petits groupes de  citoyens qui travaillent sur la question du logement en  Wallonie.

 

 

Échange autour de différentes formes de militances (mars 2019)
Mario et Brigitte sont deux militants du groupe « Trankiliz’ toit ». Ils nous livrent par ce témoignage leur point de vue sur leur combat pour un logement pour tout le monde.

Mario : C’est en venant à la Ruche que j’ai rencontré les premiers membres de Trankiliz’Toit. Ils avaient formé ce groupe pour s’occuper de la problématique des logements. A l’époque, l’un d’eux avait créé une maquette qui représentait sa maison idéale.

Plus tard est venu le jeu. Ça ressemblait à un jeu de l’oie mais le but était de traverser les cases, en payant des factures, en subissant des discriminations, tout en gardant assez d’argent pour payer un loyer en fin de partie. On l’a testé à différents endroits, avec différentes personnes, il a eu un certain impact. On a essayé de le faire éditer pour le diffuser, mais ça n’a pas abouti.

Actuellement, on rencontre d’autres groupes de citoyens qui travaillent sur le logement avec Solidarités Nouvelles et aux Equipes Populaires. L’idée est de se rassembler, de construire des actions communes, de se renforcer.

Ce combat m’intéresse car c’est la réalité : à quelques centaines de mètres d’ici, il y a des appartements vraiment pourris. On se bat pour les autres, pour ceux qui n’osent pas, pour ceux qui n’ont pas ma grande gueule. Je sais que je suis capable d’aller trouver les autorités et de leur dire de venir voir ce qui se passe ici. De leur dire que les services communaux sont insuffisants.
 
Brigitte : Quand j’ai commencé à venir dans le groupe, on a fait les testings téléphoniques. ça a duré plusieurs mois, avec de bons et de mauvais résultats. On consultait des annonces pour des logements à louer sur Internet, puis on téléphonait, en jouant un rôle : un chômeur, un allocataire du CPAS, une mère célibataire, un pensionné… On enregistrait les conversations avec nos téléphones. Les résultats ont été très parlants : on a récolté pas mal de preuves de discriminations de la part des propriétaires privés et des agences immobilières, les mêmes qui nous ont assuré qu’elles ne discriminaient pas les candidats locataires. Mais on a vu aussi que c’était possible parfois de discuter, de négocier…
Moi je fais cela car je veux défendre les plus faibles. Si personne ne se bat, rien ne bougera jamais.
 Mario : Il faut aussi des associations qui soutiennent les initiatives citoyennes. Souvent, je suis choqué de voir qu’il y a des gens qui sont dans des situations très difficiles, mais qui ont peur de parler, qui ne veulent pas avoir de problèmes avec leur propriétaire.
Il faut qu’on continue, qu’on fasse d’autres testings. On veut le faire avec un matériel adéquat et porter ça plus haut.
 
Pascale (qui passait par là) : Pour moi ça ne bouge pas assez. Il y a trop de gens qui ferment les yeux parce que ça les arrange. On vit dans un sentiment d’injustice, d’impuissance. C’est le pot de terre contre le pot de fer. Si ça ne va pas assez loin, personne ne bouge.
 
Mario : Ils nous montrent leur puissance à nous rendre impuissants. C’est pour ça que je crois aux rassemblements des petits groupes. Le combat des Gilets Jaunes aussi. Mais on n’évitera pas les barricades.
 
Brigitte : On n’est pas en politique, ce n’est pas un combat. Il faut agir sans violence car elle ne sert à rien. On n’est plus en mai 68. Moi je crois aux mouvements de la rue sans violence. On pourrait ouvrir des squats.
 
Mario : Mais que faire si on rencontre la violence en face ? La police en civil qui est coupable des premières violences ? On assiste à ça tous les week-ends, c’est filmé. Moi je suis d’accord pour la discussion. Mais on y va dix fois et dix fois on est abimés. Pour moi la situation doit bouger de manière plus radicale. Je le ressens dans les différentes associations que je fréquente. Pourtant ce n’est pas à nous de le faire, à nous occuper du bien-être de la population. C’est comme pour les actions de charité genre le Télévie. On se bat pour que tout le monde bénéficie d’un logement décent. On veut que le citoyen décide, sans qu’il soit question de hiérarchie. Notre objectif maintenant est de mener une action citoyenne spontanée, de la désobéissance civile, faire du bruit…
 
Brigitte : Moi aussi, mais je veux que ce soit encadré. C’est déjà difficile de gérer l’aspect collectif des choses, mettre tout le monde d’accord…
 
Mario : En conclusion, je dirais que si tout ça nous mène en prison, sachez que vous pouvez m’apporter des poires, mais que je n’aime pas tellement les oranges !
 
 
Que faisons-nous avec cet enthousiasme, cette envie de se battre, ces questionnements, ce sentiment d’impuissance,  cette colère que exposent les individus de ces collectifs ? 
Comment mener à bien un projet d’éducation permanente comme celui-là, sachant que les effets concrets de toutes les actions menées restent en dessous de ce que le groupe espérait ? 
 
 
 
Le désenchantement comme levier 
Aujourd’hui, en juin 2019, quelle est notre analyse comme travailleuses sur le chemin parcouru ? 
Il y a des gens qui veulent vivre, habiter dignement un monde qui ne les brutaliserait pas.
Il y a des gens dont le métier est de les aider.
Il y a des gens qui malgré leurs difficultés sont prêts à consacrer du temps et de l’énergie à une cause qui leur tient à cœur.
Alors, où est-ce que ça coince ? A quel moment la belle énergie positive des citoyens s’émousse-t-elle contre l’absurdité et le vide des réponses reçues ?
Et nous, travailleurs sociaux, que faisons-nous de la colère des autres ?
Quel est notre rôle, quelle est notre place ? Le monde a-t-il encore la possibilité de changer, pouvons-nous être ce changement ?
L’exemple de Trankiliz’toit, groupe fragile à la structure mouvante, dans lequel chacun donne ce qu’il peut en fonction de sa santé et de ses difficultés personnelles et qui se trouve face à l’enlisement de ses actions, est représentatif. S’étant tourné vers toutes les instances auxquelles il a pu penser pour régler une situation clairement injuste, que lui reste-t-il comme option? La désobéissance civile par exemple, comme réaction justifiée à un cas désespéré, comme outil médiatique… Ce mouvement prône une non-violence systématique dans ses actions, une non-violence nécessaire quand bien même celle-ci se fracasse sur les violences quotidiennes, ordinaires auxquelles sont confrontés les gens sans logement digne, les gens dont personne ne veut plus. Mais même avec ces balises, la désobéissance civile fait peur, ne convient pas à tout le monde.
Des gens dorment dans les bois, dans des tentes, le long des cours d’eau (il n’y a plus de bancs qui permettent de s’allonger dans l’espace public de toute façon). Ils viennent d’ici ou d’ailleurs. Ils fuient un pouvoir totalitaire ou ne trouvent pas de logements adaptés à leurs besoins et à leurs moyens. Ils sont déjà invisibles. Quand ils ne sont pas détestés, pour toutes les peurs qu’ils suscitent. C’est notre devoir à tous, comme êtres humains, de ne pas rendre la situation normale, banale.
 
 
Et si on était des artistes ? 
On travaille dans des associations, on croit qu’on a du poids, qu’on peut faire pencher la balance, mais… On  ne peut pas changer l’autre, mais bien soi-même, c’est ce que les bons livres de développement personnel nous ressassent. Mais peut-être sommes-nous tous fatigués de vouloir nous changer, être stratégiques, devoir composer avec les institutions, devoir attendre des réponses et faire face à la colère de nos publics. 
On a le droit d’être désenchantés, d’accepter l’échec de certains projets  mais on a aussi  le droit de croire que ça peut bouger et utiliser l’échec comme remise en question. On a le droit de questionner la politique et avant tout la politique menée dans nos propres équipes de travail, on a le droit de faire bouger les lignes dans nos associations, sans se dire : « On se tire une balle dans le pied ». La peur d’une perte de subvention devrait nous interroger sur le fonctionnement institutionnel et ne pas nous obliger à remplir de plus en plus de conditions. On ne devrait pas avoir peur de dire les choses par peur de perdre un emploi. On devrait se faire confiance et ne pas se résigner à cause d’un  manque de réponses. Nous avons la chance au sein du GABS d’avoir ce droit, cette légitimité de poser des questions. Cet article en est un exemple, mais aussi nos groupes de travail qui posent des questions à nos instances. 
Nous finirons par cet enseignement de Michael Tchekov : « Chacun de mes gestes est une petite œuvre d’art, et je les exécute comme ferait un artiste. Mon corps est un instrument parfait pour sculpter l’espace et créer des formes. C’est par l’intermédiaire de mon corps que je peux communiquer au public mon énergie et ma force intérieure ».
 
 
Vous êtes intéressés par le combat pour un logement digne à portée de tous ? Vous souhaitez rejoindre nos réunions, préparer avec nous des actions militantes, soutenir les collectifs citoyens déjà mis en place ? Vous souhaitez en savoir plus ?
Contactez-nous : 071/78.77.30
1. RWLP : Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté
2. RWDH : Rassemblement Wallon pour le Droit à l’Habitat