Par Claire Frédéric, Dominique Godet, Bruno Goosse et Marie-Catherine Vanderick

 

Chère Claire,

 

Voici ce qui nous fait nous lever le matin, nous à L’Atelier (ndr : l’atelier est un Centre d’Expression et de Créativité)

Pour une large part, la culture est un jeu de miroirs, de lente concertation humaine, d’histoires locales ou plus vastes, de mémoires individuelles et collectives, de rêves diversement nourris et racontés, de slogans et de non-dits, qui président plus ou moins consciemment à nos orientations sociétales. Participer à la culture est un droit, au même titre que l’éducation, c’est un grand débat diffus qui peut rendre vivantes, lucides et durables nos démocraties.

Que tous et toutes soient considéré-e-s dans les choix collectifs passe par l’expression de chacun, la visibilité, l’audace d’être, au lieu de l’injonction de plaire pour faire partie du monde. Donner l’occasion d’expérimenter des choix formels, d’exercer sa capacité à agir sur le monde, garantir l’expression libre et organiser l’écoute, est un travail de chaque instant, au cœur de la dignité humaine. Un travail qui parfois dérange, menace. Et pourtant, la démocratie, au-delà de ses représentants temporels, finance l’organisation de cette polyphonie, comme elle organise l’éducation. Faire grandir l’humain est un projet de société, pas la cerise sur le gâteau de la citoyenneté, ou une option futile seulement activée en temps de sérénité. Les travailleurs socio-culturels ne sont pas non plus des donneurs d’os à ronger ; le couvercle sur la casserole pour ne pas qu’elle déborde.

Justement, voici une crise, tout-à-coup des choix urgents à faire, et un gouvernement d’exception qui suspend le droit commun et compense par diverses mesures de soutien, en pointant ainsi ce qui lui paraît essentiel, prioritaire. L’image que cela donne est interpellante pour les associations qui se démènent auprès des personnes. Le travail socio-culturel qui donc en parle ? s’y réfère ? l’encourage dans ses missions ? Médecins, psychologues, experts et décideurs, journalistes, instituteurs, économistes, grands épiciers, artistes aussi, certes ! Mais les travailleurs socio-culturels, qui ne manqueront pas de questionner la pédagogie de cette crise, de documenter ses effets cachés, encourageants ou porteurs de désespérance, ce n’est pas le moment, sans doute ?

En temps de paix donc, mais pas seulement, ce que L’Atelier peut apporter au sein de la population, est un temps autre, au rythme de chacun, de chaque groupe. L’Atelier propose un décalage dans nos considérations, affranchi de tout discours puisque nous travaillons le visuel. Nous accompagnons diverses expressions de soi non-verbales, les traces de parcours et d’expériences humaines, les signes des temps, des âges, de nos géographies et personnalités uniques. Et nous les donnons à voir, nous les proposons à tous comme autant de fragments de notre humanité commune, comme une partie possible de ce que sera demain, comme une rencontre (voir le livret Mélangez-vous p31 à p34)

D’autres crises arrivent ... qui passeront. Dans la violence du chacun pour soi ou dans la dignité, selon la somme de nos choix individuels, ou selon nos choix collectifs et éclairés ; ces expressions de soi, mises côte-à-côte sur pied d’égalité, relèvent de l’utopie la plus folle et la plus nécessaire.

 

Marie-Catherine

 

 

La lecture du courrier de Marie-Catherine nous a confortés dans la nécessité d’une part, de soutenir encore et encore les pratiques socioculturelles associatives et d’autre part, d’ouvrir les portes de notre laboratoire d’écritures politiques en images et en textes qu’est le Secouez-vous les idées.

Ce laboratoire est un collectif mouvant et ouvert de formateurs, animateurs, militants, artistes amateurs ou étudiants, infographistes, informaticiens, chèfes de projets, coordonnatrices d’équipes, directeurs d’associations. Ils et elles se retrouvent et réfléchissent avec d’autres, créent et inventent des processus d’écritures, résistent et militent ensemble, hors-cadre et horstemps, en avançant dans l’incertitude tout en s’inscrivant dans la durée.

Pour en rendre compte, nous avons choisi de raconter la fabrication de ce numéro, de la coordination à l’architecture de la revue, en passant par l’accompagnement des textes et des images.

Le tout sur un fond particulier : celui du confinement.

 

Un mode d’organisation en rhizome

Lorsque nous parlons de notre manière de travailler, ce sont les mots horizontalité, interdépendance, complexité, complémentarité, responsabilités partagées, expérimentations, polyvalence, délégation, compagnonnage, pollinisation croisée qui caractérisent peutêtre le mieux ce que nous entendons par « faire œuvre commune ». Un mode d’organisation où chaque entité se définit dans ce « faire ensemble », où on ne comprend pas toujours comment « ça » fonctionne, où on peut parfois se sentir satellisé.e.s mais où au bout de 9 semaines sort, à chaque fois, une revue.

 

Les assemblées rédactionnelles

L’assemblée rédactionnelle du laboratoire rassemble une vingtaine de personnes toutes concernées par le Secouez-vous les idées, de l’écriture à l’expédition en passant par la conception et la réalisation.

Ainsi, en janvier 2019, nous avons eu deux assemblées rédactionnelles.

La première a porté sur les pratiques d’écritures expérimentées au sein du Secouez-vous les idées. Parmi les personnes présentes, certaines ont écrit ou participé à des écrits, en tout ou en partie ; d’autres se sont interrogées sur les pratiques d’écritures professionnelles « autres », en images et en textes ; d’autres enfin ont accompagné des imagiers ou des plumes.

Tous ensemble, lors de cette première assemblée rédactionnelle, nous avons analysé les différents types de langages (écrits, images) et leurs différentes natures (fiction, journalistique, images, récit, etc.). Nous avons ensuite exploré comment chacun et chacune avait procédé pour réussir à produire une écriture. Ces échanges sur le comment ont permis d’affiner le travail d’accompagnement des textes et des images.

La seconde assemblée rédactionnelle avait pour objectif de rendre le Secouez- vous les idées plus désirable encore en améliorant son architecture, sa mise en page, ses rubriques. Chaque participant et participante a été invité.e à réagir à deux propositions de maquettes. Merveilleuse occasion de s’initier collectivement à ce qu’est une revue : être attentif à la taille et la fonction du titre, la typographie, la couverture, la manchette, l’accroche, le chapeau en tête d’article, la ligne rédactionnelle et l’architecture, etc.

En avril 2019, cette même assemblée rédactionnelle a été en mesure de définir la programmation de la saison culturelle jusque fin 2020. Une programmation de cinq numéros a été présentée aux lecteurs dans le numéro 119 Exorde.

 

Le Club de tricoteuses et de tricoteurs

Ces assemblées rédactionnelles sont animées par un collectif de professionnels1 travaillant au CESEP et par des extérieur.e.s, réuni.e.s autour d’une pluralité de compétences et de points de vue. Leur job est d’aménager des conditions et des façons de faire pour permettre à chacun et chacune de s’emparer de l’écriture. À eux de raconter, témoigner de ce qu’ils voient, observent, vivent au quotidien ; de partager une lecture du social.

La volonté de ce collectif d’accompagnement est double. La première, rejoindre ces plumes dans leur quotidien et dans leur écriture. La seconde, explorer ensemble les chemins qui évitent la confiscation de la parole et résistent à la normalisation de l’écriture.

Pour être à la hauteur de nos ambitions, nous constituons des équipes de rédaction pour le dossier Articulations et de la Galerie d’images. Ces équipes de rédaction s’emparent d’une thématique de la programmation. Elles sont différentes à chaque numéro.

Pour développer cette thématique, l’accompagnement de ces équipes s’envisage de manière singulière, propre à chacune d’elles, adaptées aux différentes expériences et contextes d’écriture.

Le travail en atelier est privilégié. L’écriture à plusieurs aussi. Se retrouvent finalement côte à côte des productions écrites par les personnes elles-mêmes et des productions écrites en complicité avec des auteurs qui se mettent au service de collectifs.

 

Les petits accommodements en période de confinement

L’enjeu a été de tenir le fil d’une écriture à plusieurs, ancrée dans le quotidien de nos métiers et d’aller au plus loin de ce qui était dans les cartons avant le confinement, par respect des personnes interviewées et du travail déjà fourni. Nous avons rassemblé pour ce faire les textes et les images de deux numéros en préparation, « Faire Politique » et « Faire Culture » ; les deux facettes du travail socioculturel.

Les rencontres prévues ont été annulées. Le temps a pris une autre dimension. Distendu, concentré, incertain... Nous avions le sentiment de ne pas en avoir assez ou d’en avoir trop. Nous avons esquissé quatre plans de rédaction. Nous avons par ailleurs décidé d’abandonner la périodicité trimestrielle. Et enfin, au vu du contexte de confinement, pour notre travail d’accompagnement, nous avons privilégié la correspondance, l’écran, le relais et l’état de l’art.

 

La correspondance

De la mi-mars à la mi-mai, le courriel a pris la forme de longues lettres par lesquelles nous prenions des nouvelles du confinement, une manière de renouer les relations là où elles avaient été interrompues. Nous faisions aussi l’état des lieux des écrits pour esquisser le plan de ce numéro. Enfin, nous aménagions des modes d’organisation de l’écriture les plus confortables pour chacun et chacune, compte tenu des contextes personnels et professionnels.

Ensuite, que ce soit pour les images de la Galerie et du Livret ou certains articles du dossier Articulations, les propos ont été élaborés collectivement dans un échange soutenu de courriels au sein des équipes de rédaction et avec la coordinatrice de la revue.

 

L’écran

Le télétravail a été le mode d’organisation utilisé jusqu’à la mi-août. Les visio-rencontres régulières ne duraient pas plus de deux heures et portaient sur des points d’infos ou des points d’éclaircissements.

Le retour sur textes et images n’a pu se faire que très partiellement. Pour exemple, le travail d’atelier produit dans la galerie d’images, Habiter le monde, par un groupe d’étudiants de l’Académie royale des BeauxArts de Bruxelles devait nécessiter un développement.

En effet, le thème choisi était « Faire politique ». Ce thème renvoie à l’idée d’une construction beaucoup plus collective, d’être dans un débat contradictoire, d’être en confrontation avec d’autres.

Or, le propre de l’enseignement supérieur artistique est d’accompagner les étudiants dans la construction de leur pratique artistique, le plus souvent en privilégiant leur singularité.

La triangulation par le Secouez-vous les idées est un levier pour articuler singularité et dimension collective. La rencontre une nécessité. Ce travail de co-construction suppose d’écouter au-delà de l’écran, de percevoir ce qui se passe à la périphérie. Outre le débat d’idées, il y a aussi les mimiques, les attitudes, les regards partagés au sein d’un groupe. Nous ne pouvons pas dissocier l’apprentissage de la co-présence.

 

Le relais

Quant aux textes du dossier Articulations, ils sont issus du contexte inédit de pandémie du Covid19 et de la nécessité de parler des métiers de la formation. Une situation inédite certes mais surtout une exigence des équipes de formation de renouer la relation avec les participant.es et les partenaires, de soutenir des processus longs de formation, de poursuivre des recherchesactions menées depuis de nombreuses années.

Le plus souvent, les textes du dossier Articulations naissent de temps d’ateliers et de rencontres où se fait le travail de retours sur les productions. Pour ce numéro, le choix a été fait de donner le relais à une personne en lien avec le collectif qui écrit. Autant d’expériences différentes qu’il n’y eut de relais ; une proposition de texte martyr nourrie dans le texte par des compléments ou soumise à discussion et réécrite ; un interviewer au service d’une expérience.

 

L’état de l’art

Ces circonstances particulières ont fait que nous présentons ici un numéro en « l’état de l’art », imparfait, nécessitant pour certaines productions des interviews qui n’ont pas pu avoir lieu, pour d’autres un travail de maturation qui aurait nécessité des rencontres. Mais ces textes et images ont été produits dans des conditions de travail précaires, dans l’incertitude d’un déconfinement tardif, en luttant pour certains contre un sentiment d’inutilité sociale vécu par le silence politique sur ce travail socioculturel associatif.

Enfin, nous avons fait le choix de sortir ce numéro en version papier car ce sont les textes et les images réunis dans un même objet qui font sens. Nous sommes aussi sortis de la périodicité trimestrielle misant sur un déconfinement et le retour des « facteurs » après l’été. Le facteur étant pour nous la personne qui reçoit la revue et qui la fait circuler au sein de son organisation ... et en dehors.