Par Laurence Baud’huin

 

Alors que l’épidémie de ces derniers mois a mis en lumière la grande fragilité du monde culturel belge, à l’heure où certains partis parmi les plus nationalistes entravent les leviers d’aide apportée au secteur, trois acteurs culturels rencontrés avant la crise s’expriment sur les relations entre art et politique. Autour de deux questions principales, celle du rôle politique de l’art et celle de l’influence de la politique sur le secteur artistique, Jean-Pierre Winberg, créateur et directeur du festival Ramdam de Tournai, Gwen Breës, pilier du Cinéma Nova de Bruxelles et Bart Goeteyn, programmateur au centre culturel flamand Ten Weyngaert, à Forest vont tour à tour se positionner.

Le Ramdam, festival du film qui dérange

« Une des fonctions de l’artiste est de montrer le monde tel qu’on n’a pas encore su le regarder ».
C’est par cette citation que Jean-Pierre Winberg, fondateur et directeur du Ramdam, festival du film qui dérange, se plaît à présenter le concept d’un événement qui, depuis bientôt onze ans, fait souffler sur la ville de Tournai un vent qui décoiffe.

Porté par le souffle d’une tradition de plus de quarante années de programmation de films d’Art & Essai et par l’envie d’aspirer la bouffée d’air frais menée par l’émergence des festivals de la décennie post 2000, la Maison de la Culture de Tournai, No-Télé, la ville de Tournai, Imagix Tournai et le Conseil de développement de la Wallonie Picarde décident en 2011 de créer cet événement avec pour but de remuer, de questionner, d’interpeller, d’émouvoir, de troubler, de gêner, de choquer, d’importuner, de transgresser...Bref, de faire du vacarme2 dans la cité aux cinq clochers.

Déranger, dira Jean-Pierre Winberg, c’est créer des déclics. Des déclics et des débats. Le cinéma est l’art le plus subjectif qui soit ajoute-t-il. Deux spectateurs peuvent ressentir des émotions extrêmement différentes devant un même film. Ainsi naît la confrontation, la mise en perspective, le non-consensuel. Au Ramdam, les certitudes sont remises en cause par un public toujours plus nombreux et sans doute pas toujours acquis d’emblée. Jean-Pierre Winberg dira en souriant qu’avec une jauge passée de 4.000 spectateurs la première année à 30.000 aujourd’hui, il y a fort à parier que les visiteurs ne sont pas tous gauchistes…

C’est là tout l’intérêt : mélanger les gens et les genres et faciliter tant que possible l’accès au festival aux publics les plus divers. Comment ? En programmant, en plus des films, quantité d’autres événements : rencontres, expositions, workshops, concours, concerts ; en pratiquant des tarifs très démocratiques et en laissant une place à la réflexion sur ce qui peut cliver, mettre à l’écart. La question des sous-titres, par exemple, est l’une des préoccupations du directeur du Ramdam. Sans doute bien plus fidèles aux créations originales que les versions doublées, les versions sous-titrées excluent néanmoins les personnes partiellement ou totalement illettrées. Et bien que la solution ne soit pas toute trouvée, le débat est néanmoins ouvert.

Pourtant, si le Ramdam festival possède une conscience politique forte, laquelle fait en permanence virevolter les réflexions de Jean-Pierre Winberg et de son équipe sur le fond comme sur la forme, si par ailleurs les pouvoirs publics – communaux et communautaires en tête – soutiennent le festival par leurs subventions sans jamais entraver sa liberté de choix, le directeur du festival déplore tout de même l’absence systématique de nos élus aux projections. Une réalité regrettable car le festival est sans conteste un puissant baromètre des questions de société actuelle, mondiales comme nationales. Le cinéma belge actuel est un cinéma très courageux et sans complaisance ajoute Jean-Pierre Winberg, qui dans la foulée, raconte avec un enthousiasme contagieux l’histoire de Muidhond de la réalisatrice gantoise Patrice Toye3, qui plonge dans le conflit intérieur d’un pédophile ; celle de Lola vers la mer du réalisateur bruxellois Laurent Micheli4 qui aborde la question de la transidentité ou encore celle de Niet Schieten du flamand Stijn Coninx5 qui questionne l’histoire contemporaine de la Belgique en mettant en scène une des victimes des tueurs du Brabant Wallon.

L’Expérimental cinéma Nova

Tandis que les films programmés au Ramdam Festival questionnent la société, posant par là un acte politique, à Bruxelles, le cinéma Nova privilégie plutôt dans sa programmation l’existence, la présence d’une recherche artistique formelle. Pour Gwen Breës, l’un de ses fondateurs, l’art est par essence politique et dissocier une approche artistique d’une approche politique est un leurre. Ceci est particulièrement pertinent dans le cas du Nova dont le projet de départ est de programmer des films indépendants, non-commerciaux donc, et qui, de ce fait, ne seront jamais distribués en Belgique. Leur liberté, leur existence en dehors des circuits ronronnants et formatés du cinéma commercial est en soi une forme de militance et l’action politique du Nova tient alors à ce qu’il donne une visibilité à ce droit de créer librement, d’expérimenter des formes qui ne rapportent ni argent, ni gloire.

Dans les périodes difficiles émergent toujours, selon Gwen Breës, des formes intéressantes d’expression artistique. Néanmoins ajoute-t-il, la logique actuelle, l’état du monde même, veut que ce qui ne rapporte pas soit voué à disparaître, tué dans l’œuf. Selon lui, les baisses de subventions n’ont pas pour objectif de museler la création. Elles suivent simplement l’air du temps. Ainsi, un petit espace dont les journaux ne parlent pas beaucoup et dont la programmation est expérimentale ne participe que trop peu au rayonnement de la Belgique pour recevoir une aide conséquente. De là à sous-entendre qu’il ne sert à rien… il n’y a qu’un pas ! Pourtant, si on effectue une recherche sur Kino-Climate, le réseau européen des lieux qui programment du cinéma libre et indépendant, on constate que le Nova est le seul exemple du genre dans lequel on trouve à la fois une vraie salle de cinéma, de vrais projecteurs (pour les formats originaux) et une programmation à ce point variée, en terme de films bien sûr, mais également d’expositions aux thématiques liées, de concerts et de projets socioculturels. Rien n’y fait, en 2018, le couperet tombe. Le Nova subit une perte sèche de 20.000 € dans ses subsides annuels accordés par la fédération Wallonie-Bruxelles.

Pourtant, le cinéma résiste. L’histoire est belle : au départ sans argent, le Nova s’est bâti autour de l’engagement d’une équipe de bénévoles. Peu à peu, le collectif s’est mis en place, pensé comme un projet en soi, comme un objet social. Au Nova, pas de hiérarchie mais un système de responsabilités en rotation qui permet la transmission des savoirs tout en évitant la spécialisation, l’expertise bref, le pouvoir. Bien qu’au départ il ait été très difficile de faire reconnaitre et donc subventionner cette réalité – Gwen dira que le système n’est absolument pas pensé pour ça – certains inspecteurs de la Culture comme de l’Education Permanente de la Fédération Wallonie-Bruxelles ont fini par trouver l’expérience intéressante, considérant le lieu comme « situationniste ». Aujourd’hui, le mode de fonctionnement du Nova, son processus collaboratif et le fait même de questionner en quoi le fait de ne pas entrer dans les cases pose des problèmes de fonctionnement est reconnu comme recherche-action et à ce titre, soutenu par l’Education Permanente.

L’avenir du Nova est-il assuré ? Sans doute pas sans combattre. Ses défis actuels sont de pérenniser sa visibilité auprès des pouvoirs publics sans pour autant perdre son identité, et de faire face à la pression immobilière d’un quartier en pleine gentrification dans lequel libre, sauvage et indépendant, le Nova dénote un peu.

Ten Weyngaert au cœur du quartier

Bart Goeteyn est programmateur au centre culturel communautaire culturel et social Ten Weyngaert7. Ce centre culturel développe une programmation de théâtre et de cinéma jeunes publics, ainsi qu’une offre culturelle pour adultes tournée essentiellement vers les artistes locaux. Ten Weyngaert a un objectif social : œuvrer pour la diversité culturelle et le quartier dans lequel il s’implante.
Pour Bart Goeteyn, l’art est politique parce qu’il est fragile. Il prend l’exemple du théâtre et de sa pérennité dans l’histoire de la civilisation, malgré la vulnérabilité qu’il peut y avoir à se rassembler entre humains pour en regarder d’autres, malgré la fragilité de celui qui joue devant ces autres rassemblés. Ainsi, cette mise à nu, cette audace, cette liberté de dire et de faire, fait passer de par son existence un message universel, et est, à ce titre, politique. De plus, le théâtre – mais on pourrait en dire autant des arts plastiques ou de la musique – se produit bien souvent à l’aide de codes diamétralement opposés à ceux des médias actuels, lesquels séduisent à toute vitesse par des contenus fascinants, extrêmement digestes, calibrés pour susciter l’émotion. Malgré tout, il existe, il survit : en cela il est politique et partant, essentiel.

Soutenu par la Commission Communautaire flamande (VGC) qui prend à sa charge les salaires de ses employés, l’association se veut ouverte à toutes les communautés linguistiques du quartier. Ainsi, pour éviter toute discrimination et favoriser la diversité des publics, la plupart des spectacles à destination des écoles et des familles sont sans paroles. Implanté à Forest, Ten Weyngaert est soutenu localement par la commune et a développé des partenariats avec différents acteurs culturels locaux tels que le Brass, la zinode de Forest ou le festival familial « humain et durable » Supervlieg-Supermouche dont Bart est également l’un des programmateurs.

Tout irait donc pour le mieux sans les économies liées à l’austérité qui, dernièrement, ont touché de plein fouet le secteur culturel flamand et plus particulièrement la jeune création, laquelle a perdu 60% de ses subventions. Pour Bart Goeteyns le fait qu’il soit de plus en plus difficile pour les artistes émergents d’obtenir une reconnaissance suit une logique de rentabilité : en asseyant les artistes reconnus, on aide ce qui rapporte déjà. Aider les acteurs culturels locaux en péril devient alors, pour Ten Weyngaert, une part importante des sollicitations auxquelles il doit répondre. De nombreuses jeunes compagnies désormais sans le sou viennent demander un soutien à l’association, laquelle y accède dans la mesure de ses moyens : en proposant quelques résidences qui entrent en résonnance avec sa programmation. Ces résidences, jamais assez nombreuses selon Bart, mettent à disposition des compagnies une infrastructure mais ne peuvent pas allouer d’argent. En conséquence, certaines annulent, voire disparaissent, faute de soutien suffisant…

Si Bart Goeteyns ne se sent pas directement en danger, s’il soutient entre autres que la NVA n’a finalement que peu d’impact à Bruxelles, il dit néanmoins rester vigilant face aux possibles stratégies de pourrissement, lesquelles consistent à donner de moins en moins de moyens pour une action sur le terrain de moins en moins efficace, ce qui à la longue justifie l’arrêt des subsides. Moins que la politisation de l’art, c’est donc bien sa marchandisation qui à terme, pourrait le condamner...