Entretien avec François MOENS, par Paul Hermant et Noémie Sonveau

 

Avec François Moens, directeur de Propage-s, agence conseil qui entend « sensibiliser, susciter et accompagner des projets et des entreprises d’économie sociale » et qui brasse les projets par dizaines, nous avons voulu faire le point sur l’état des coopératives en Wallonie et à Bruxelles. Une rencontre riche au terme de laquelle on apprendra enfin qui de l’œuf ou la poule vient en premier …

 

 

 
P.H. : L’idée coopérative fait l’objet d’un véritable engouement depuis quelques années. Pourquoi est-on revenu à cette forme d’entreprise solidaire un peu oubliée en Belgique ?
F.M. : Je partagerais volontiers l’idée que le secteur coopératif a été particulièrement peu important au cours de ces 60 dernières années alors que dans d’autres pays d’Europe, ça a été le contraire. Pensons à l’essor des coopératives au lendemain de la seconde guerre mondiale en Italie ou en Espagne. Nous en discutions récemment avec quelques confrères et nous avions conclu que chez nous, contrairement aux pays du Sud, le pilier solidaire avait été occupé tout ce temps par les organisations syndicales, elles-mêmes piliers de l’Etat. Ce qui n’est plus tout à fait le cas aujourd’hui. On voit bien que l’on assiste à une redistribution des cartes et que la capacité syndicale à peser sur le contenu des politiques a diminué. Pour autant, nos sociétés ont toujours autant besoin de processus solidaires. L’idée coopérative me semble devenue le refuge des gens qui ne croient plus aux grandes structures ou qui en perçoivent les limites. Cela permet d’exprimer des identités et des spécificités culturelles ou territoriales propres. Sauver le bois du bout de sa rue ou l’épicerie de son village, ça permet de se considérer comme acteur dans un monde hyperglobalisé. La coopérative autorise de penser et de rendre concrète l’expression d’appartenance et de solidarité avec une communauté à taille humaine.
 
 
P.H. : La coopérative, parce qu’elle est proche d’un territoire ou d’un enjeu local, permettrait donc une sorte d’individualisation des luttes ?
F.M. : Paradoxalement oui, alors que le coopérativisme est une façon de sortir de l’individualisme. Cela procède d’un processus historique. Prenons, par exemple, les Mutuelles. Historiquement, il n’y a pas plus économie solidaire que les Mutuelles. Pourtant, du fait de l’implication grandissante de l’Etat dans leur organisation et leur fonctionnement, elles ont perdu une partie de leur identité propre. On n’est plus sociétaire de sa Mutuelle, on en est client. En changer est devenu un acte pragmatique, pas politique ou militant. Lorsque la distance devient trop grande avec ce qui incarnait les principes de solidarité, on met alors soi-même en place les conditions d’appartenance, de reconnaissance et d’action. Une éolienne dans le fond du village, c’est une façon de dire que les habitants sont aussi des entrepreneurs et que l’énergie leur appartient, qu’ils s’affranchissent des opérateurs classiques, que c’est une façon d’exprimer des opinions ou des perspectives politiques et militantes… Mais je voudrais aller plus loin dans cette analyse et suggérer que ce n’est pas pour rien qu’on a un secteur coopératif qui est en hausse exactement au même moment que l’extrême droite est en hausse aussi. Nous vivons un temps où les gens tentent d’exprimer ce qu’ils estiment être une pensée particulière en dehors des chemins battus. Donc ils vont aller chercher ce qui est le plus proche d’eux, ce qui est le plus proche de leur colère. Un intellectuel bobo qui n’a pas envie d’avoir trop de cholestérol va sans doute aller vers une coopérative circuit court. Mais quelqu’un qui est pauvre, qui n’a pas de boulot, et à qui on dit qu’il n’a pas de place dans la société va sans doute plus facilement aller vers un discours d’exclusion. Ce sont des logiques sociologiques.
 
 
P.H. : Parlons des dossiers que vous traitez. De leur variété, de ce qui a réussi, de ce qui est en cours, de ce qui n’a pas réussi…
F.M. : Nous avons la particularité d’être une assez grosse agence conseil avec une équipe d’une dizaine de personnes. Aujourd’hui, nous comptons une centaine de projets ouverts à des stades très divers d’accompagnement. à 85% ce sont des projets de coopératives. Dans cette centaine de dossiers ouverts, il y en a une trentaine qui sont des entreprises existantes que l’on accompagne dans leur développement. Le reste est composé de dossiers en cours, qui peuvent réussir ou échouer. Parfois, la forme coopérative ne se révèle pas la forme la plus adaptée à un projet.  Et sur ces 70 actuellement en création, on a vraiment de tout : des coopératives de médecins, de paysans, d’artisans. Mais nous n’avons quasiment pas de coopératives ouvrières. La forme qui s’impose est la coopérative mixte qui implique à la fois des membres et des travailleurs. Une forme que nous tentons, parce que c’est notre sensibilité, de traduire aussi dans les organes de décision : si une communauté est intéressée par la création d’une coopérative et décide d’en assurer le financement, alors il est nécessaire et essentiel que cette communauté soit représentée aussi dans le gouvernement de l’entreprise. 
 
 
P.H.: L’alimentation représente encore une grosse part des coopératives aujourd’hui ?
F.M. : Une part énorme et toujours en croissance… C’est un secteur dans lequel on trouve beaucoup de travailleurs indépendants ayant l’esprit coopératif, sans doute parce que la nécessité crée la solidarité. Il ne faut pas se cacher que les maraichers, par exemple, sont des travailleurs pauvres, même s’ils n’aiment pas qu’on le dise. Ils ont donc tout intérêt à se structurer, à pro-duire des économies d’échelle et à créer des outils communs pour les récoltes, les ventes, le stockage. Avec l’avantage qu’il est devenu assez aisé de sensibiliser et de mobiliser les consommateurs autour de ces projets de circuits courts ou de qualité bio. Ce qui n’était pas le cas du tout il y a encore dix ans. Ce sont vraiment des mouvements qui vivent une accélération fulgurante. 
P.H.: Le monde ouvrier reste éloigné de l’esprit coopératif ?
F.M. : Si l’industriel est un peu le parent pauvre des coopératives, c’est principalement dû au fait que les chaînes d’approvisionnement et les chaînes de vente de l’industrie ont été noyautées par les grosses marques qui ont des monopoles de fait. La sidérurgie, c’est un monopole de fait. On a vécu cela avec Trucks Technics, une entreprise liégeoise de réparation de pièces de camions que le patron avait décidé de délocaliser et dont les ouvriers voulaient reprendre les activités sous le modèle coopératif. Ils ont donc tenté de recréer une société et ils se sont affrontés au monopole de leur ancien employeur, ni plus ni moins. C’est un marché entre quelques gros fournisseurs qui se sont arrangés pour être incontournables. Un marché impossible. La coopérative a donc tourné court. Mais l’organisation des marchés n’est pas la seule cause du manque de projets ouvriers. Il y a aussi les mauvaises habitudes du monde du travail : quand on annonce une délocalisation ou une fermeture, le temps qu’on pense à une coopérative, on a déjà ouvert une cellule de reconversion. Même si on nous appelle de plus en plus souvent, c’est toujours trop tard. La tradition porte à affronter le patron et à obtenir le meilleur plan social possible, pas à se dire qu’on va soi-même embaucher son patron… Et si jamais l’idée coopérative apparait tout de même, comme aujourd’hui à Durobor, on a affaire à des travailleurs qui ont vécu déjà des fermetures, connu des repreneurs successifs et à qui on a répété qu’ils n’étaient pas compétents, que leur place n’est pas dans la gestion ou la décision et qu’il faut d’abord rendre légitimes... La France, avec le succès des SCOP (des Sociétés Coopératives Ouvrières de Production, comme les Fralib de 1336), montre cependant que la voie est non seulement possible mais praticable.
 
 
P.H. : Nous en avions parlé dans le dossier articulations n°71, Sur la route du politique (Secouez-vous les idées n°112). Lors des marches des territoires de 2016, nous avions, au fil des étapes, constitué une charte en quatre points, une sorte de vade-mecum de ce qu’il faut pour réussir une lutte territoriale. J’aimerais les confronter à l’idée coopérative. Premier principe : « Aucune lutte ne peut se gagner si on ne proclame pas dès le départ qu’on va la remporter ».
F.M. : Je me suis déjà demandé effectivement si l’idée coopérative n’était pas une sorte de combat de désespérés. Quelque chose que l’on engage pour le panache… Mais en même temps, ce qui est frappant lorsque l’on rencontre des Espagnols ou des Italiens qui ont créé des secteurs coopératifs dans des périodes de grandes difficultés économiques, c’est qu’ils ont ramené l’idée à un combat que l’on peut gagner. On ne va pas vaincre le reste du monde, on ne va pas vaincre le capitalisme. Pas comme ça. On est beaucoup à espérer le vaincre un jour, mais on ne va pas le vaincre comme ça, en l’at-taquant de front. Par contre, moi, dans l’entreprise où je travaille, même si le capitalisme ne le sent pas, en tout cas je peux -pour moi- vivre autrement. Je peux m’en affranchir, et ce combat-là, je peux le gagner, il m’est accessible. Là, clairement, le fait de dire : « On va peut-être faire une coopérative de village », ça ne marche pas. Il faut dire : « On VA faire une coopérative, et jusqu’au moment où ça foire, il faut qu’on y croie ». Si on n’avance que d’un orteil en attendant de voir s’il y a du vent ou s’il ne fait pas trop froid, on n’y arrive jamais…
 
 
P.H. : Deuxième principe: « Aucune lutte ne peut se gagner sans que l’on constitue ses propres contre-dispositifs, que l’on construise ses propres dossiers, que l’on fournisse ses propres analyses et que l’on bâtisse son propre récit ».
F.M. : Le boulot que l’on fait chez Propage-s, c’est exactement ça. L’appellation officielle, c’est de la structuration de projet, mais finalement, cela se ramène à cela : « Est-ce qu’on s’est vraiment réuni pour faire quelque chose ensemble ? Est-ce qu’on est tous d’accord sur le projet qu’on veut mener, sur les étapes qu’il y a à faire, est-ce qu’on se les est distribuées, est-ce qu’on raconte la même histoire, et est-ce qu’on a des rôles qui sont bien clairs pour les uns et les autres ? ».
 
 
P.H. : Le troisième article : « Aucune lutte ne peut se gagner sans traverser au moins un moment d’illégalité ».
F.M. : Les coopératives, c’est une guérilla politique parce que c’est faire les choses autrement, et que glo-balement, même dans le nouveau code des sociétés, rien n’est taillé pour que les coopératives existent. Par exemple, le statut d’indépendant pour les administrateurs ça ne colle pas avec les coopératives citoyennes et les coopératives de travailleurs. La fiscalité n’est pas prévue pour. On pourrait tirer une liste comme le bras de choses qui ne sont pas en accord avec la façon dont on veut fonctionner. Et si je n’encourage pas les gens à être illégaux, je pense en revanche qu’il est nécessaire d’être « para-légaux ».
 
 
P.H. : Quatrième et dernier point : « Aucune lutte ne peut se gagner si elle n’est pas appropriée par d’autres acteurs que celles et ceux qui l’ont décidée. »
F.M. : C’est presque la question de l’œuf ou de la poule ! Si je rapporte ce principe au coopératif, le constat que nous faisons c’est que, quelle que soit la validité de son intuition, un porteur de projet qui ne disposerait pas d’une masse critique de gens qui partagent son idée et qui peuvent sensibiliser autour d’eux porterait un projet mort. D’autre part, et c’est l’essence même de l’idée, les coopératives existent pour répondre aux besoins d’un collectif. On ne va pas chercher le collectif après avoir eu l’idée… Et je dirais donc que c’est un peu l’inverse de ce quatrième principe : la naissance d’une coopérative part souvent d’un besoin qui a déjà été identifié et dont tout le monde a déjà fait le constat. Et puis, une, deux, trois ou dix personnes se décident et disent : « Maintenant on va arrêter de se dire qu’il faudrait, et on va le faire ». Ce ne sont donc pas des gens qui décident d’engager une lutte mais qui reconnaissent un objet « déjà là » et qui s’en saisissent. C’est pourquoi je parlais de l’œuf ou de la poule. Chez Propage-s, nous avons tendance à dire que dans un bon projet de coopérative, il y a d’abord l’œuf. Il n’y a pas d’abord la poule. Si je ponds un truc, et même s’il est bien, c’est moi qui l’ai pondu et ce n’est pas pour ça qu’il est beau pour tout le monde. Mais si l’idée est dans l’œuf, tout est à faire : le faire éclore, le faire grandir, le faire vivre.