Par Marie-Thérèse COENEN, CARHOP ASBLPar Marie-Thérèse COENEN, CARHOP ASBL

 

Le mouvement coopératif belge a une histoire riche et « polyforme ». Il a joué un rôle essentiel comme agent économique constitutif des organisations ouvrières socialistes ou chrétiennes. Son relatif déclin amorcé dès les années 1960 n’empêche pas la résurgence de l’idéal coopératif, comme alternative au chômage ou comme alternative à la société capitaliste.Le mouvement coopératif belge a une histoire riche et « polyforme ». Il a joué un rôle essentiel comme agent économique constitutif des organisations ouvrières socialistes ou chrétiennes. Son relatif déclin amorcé dès les années 1960 n’empêche pas la résurgence de l’idéal coopératif, comme alternative au chômage ou comme alternative à la société capitaliste.

 

 

Aux sources de la coopération
Une première référence renvoie aux théories prônées dès 1805, par les « utopistes » français, Claude-Henri de Rouvroy de Saint-Simon (1760-1825) et Charles Fourier (1772-1837). Pour eux, la société capitaliste est injuste. Elle n’est pas améliorable en soi. Il faut donc remplacer l’exploitation du Travail par le Capital, par la vie associative où le bien-être de tous est pris en compte. L’exemple souvent cité est le Familistère de Guise initié par l’industriel et disciple de Fourier, Jean-Baptiste Godin (1817-1888), dont l’expérience s’est poursuivie jusqu’en 1968.
Le deuxième modèle est anglais. Quelques disciples de Robert Owen (1771-1858) fondent en 1844, à Lancaster, une société coopérative pour réaliser des achats groupés : la Société des équitables pionniers de 
Rochdale. Principalement axée sur la consommation, la coopérative gère rapidement plusieurs épiceries, une boucherie, des fabriques de vêtements et de chaussures et développe des bibliothèques, des conférences, des cours pour ses membres. Ses statuts énoncent les principes de la coopération : 
- le principe de la porte ouverte qui débouche sur la variabilité du capital et du nombre des coopérateurs, 
- le contrôle démocratique impliquant la règle, un homme, une voix, 
- la répartition des excédents entre les membres usagers en proportion de leurs opérations avec la société : c’est la ristourne et le principe de la double qualité (associé et usagé), 
- la rémunération limitée du capital investi.1 
 
La troisième filière œuvre dès 1849, dans le secteur du crédit : les Raiffeisenkas, du nom de leur initiateur Friedrich Wilhelm Raiffeisen (Prusse, 1818-1888). Elles proposent des prêts à un faible taux remboursables sur une longue période et intéressent un large public. La puissante association agricole le Boerenbond fondée à Louvain en 1890 en est un parfait exemple.
 
 
 
1873 : la coopérative, une reconnaissance juridique
En Belgique, la Loi du 18 mai 1873 sur les sociétés commerciales reconnait la coopérative comme société de personnes et non de capitaux. Les signes distinctifs sont : la variabilité du nombre des associés, du capital et l’incessibilité des parts à un tiers. Le statut de coopérative n’est pas réservé au seul monde ouvrier et ne dit donc rien sur l’engagement sociétal et idéologique des acteurs.2   
 
 
 
Le pragmatisme belge
Les premières ligues ouvrières privilégient la coopérative de consommation parce qu’elle améliore rapidement les conditions de vie. À partir de 1864, une vague de création s’observe. Ainsi, La Solidarité (1869) à Fayt-lez-Manage, créée par la Fédération de l’AIT (Association internationale des travailleurs) du Centre, préfigure la maison du peuple avec ses commerces, ses ateliers de production (boulangerie, brasserie), sa pharmacie et ses services (salle de réunion, café, bibliothèque, caisse de secours mutuelle, etc.). 
 
Le véritable démarrage d’un puissant mouvement coopératif socialiste est gantois avec la création de la coopérative Vooruit en 1880. Chaque coopérateur est d’office membre du Parti ouvrier belge. Elle tend à couvrir tous les besoins des familles : alimentaires, santé, épargne, les loisirs et éducation. Une partie des bénéfices finance les organisations et la presse socialiste. Vooruit soutient les luttes ouvrières quand en 1885, elle envoie 10.000 pains aux grévistes à Frameries (Borinage). Cette solidarité fait beaucoup pour populariser l’idée coopérative. À côté de palais sociaux comme le Vooruit ou la Maison du peuple de Bruxelles, se crée dans chaque ville, dans les villages, une maison du peuple avec ses coopératives et services. En 1898, la Fédération belge des coopératives socialistes est fondée, mais ce ne sera qu’après la Première Guerre mondiale qu’elle jouera pleinement son rôle de coordination.
 
Au sein du parti socialiste, tous ne partagent pas la fierté de ces réussites économiques et sociales. Dans le débat des moyens pour contrer le capitalisme, le mouvement coopératif socialiste belge défend un réformisme prudent qui va à l’encontre d’un socialisme de combat, mais elles ont de fait, contribué à la constitution d’un « monde socialiste » et forgé un sentiment d’appartenance des travailleurs au mouvement. 
 
 
 
Le monde catholique : la coopérative comme barrage au socialisme
Avant 1914, le monde catholique est très réservé, voire hostile aux coopératives, surtout de consommation qui font la ruine des petits commerçants, une partie de son électorat, mais le succès du mouvement coopératif so- cialiste incite certains aumôniers des œuvres sociales ou des catholiques sociaux intéressés par la question ouvrière, à valoriser la coopération. Elles développeront dans un premier temps des boulangeries. Ses fleurons sont la coopérative Het Volk (1896) à Gand, qui tente de rivaliser avec le Vooruit, et la coopérative Les Ouvriers réunis à Charleroi (1890), lancée par le député catholique Michel Levie. Au départ d’une boulangerie, la coo-
pérative investit dans une brasserie, une malterie, une caisse de secours et une société de crédit pour l’achat et la construction d’immeubles. Elle cessera ses activités le 15 mai 1979. 
 
Un troisième réseau, neutre, développe des coopératives orientées essentiellement vers les fonctionnaires et enseignants. Les plus connues sont l’Union économique de Bruxelles (1890-1972) ou Les Pharmacies populaires (1892- ).
 
 
Le bras financier du pilier socialiste et du mouvement ouvrier chrétien
Dans l’entre-deux-guerres, le monde coopératif socialiste renforce sa centralisation par la création d’une série d’organes centraux : l’Office coopératif belge, la Fédération des sociétés coopératives belges, la Société générale coopérative. la Banque belge du travail, fondée en 1913, engagée dans l’actionnariat d’entreprises, est balayée en 1934 par la crise financière et industrielle. L’État intervient pour soutenir la petite épargne ouvrière et réglemente le secteur bancaire et les sociétés d’épargne privée ce qui entraîne une restructuration des coopératives. La Banque belge du travail est remplacée par la COOP-dépôts qui a pour mission de surveiller, de contrôler la gestion des fonds d’épargne et la trésorerie des petites caisses locales. La Prévoyance sociale, société coopérative d’assurance créée en 1907, continue à prospérer et devient rapidement la première société d’assurances populaires et la troisième société d’assurance-vie du pays. Ces coopératives subventionnent tant la presse ouvrière que le parti politique ou des initiatives ouvrières socialistes. Après la Seconde Guerre, la centralisation se poursuit par la mise en œuvre de la Fédération belge des coopératives (FEBECOOP, 1971).
 
Au sein du monde chrétien, le mouvement coopératif s’affirme surtout après la Grande Guerre. à titre d’exemple, la coopérative limbourgeoise, L’Économie ouvre des magasins dès 1910. Après la guerre, elle regroupe sous son nom Le Bien-Être, des initiatives régionales et développe des succursales. Elle en compte 836 en 1936 partout en Belgique. Pour centraliser les services et améliorer la gestion, la Ligue nationale des travailleurs chrétiens (LNTC, 1921), avec le soutien du Boerenbond, constitue la Coopération ouvrière belge (COB, 1924). Elle fonde successivement la Banque ouvrière belge (1925) qui devient la Banque d’épargne des ouvriers chrétiens (1926), la SA De Hoorn (1927) qui rassemble des boulangeries coopératives, la Centrale des Assurances populaires (1929). En 1935, les banques et les caisses d’épargne fusionnent pour former la Caisse centrale de dépôts (COB). Une nouvelle Fédération natio-
nale des coopératives chrétiennes (1935) renforce cette dynamique et, après la Deuxième Guerre mondiale, diversifie puis recapitalise ses activités au sein de divers groupes successifs (Groupe C, ARCO). Elle est membre constitutive du Mouvement ouvrier chrétien (MOC).3
 
 
Le déclin du modèle coopératif de consommation
L’évolution de la grande distribution dès 1960, la crise économique des années 1970 et 1980 voit le déclin des magasins à succursales : les pratiques de consommation évoluent. Par contre, les caisses d’épargne et les sociétés d’assurances coopératives se maintiennent au prix d’une intégration de plus en plus forte dans des holdings financiers internationaux (Holding Dexia) qui seront balayés par les crises financières de 2008 et de 2011.4 
« La question est de savoir », s’interroge Jean Puissant, « dans quelle mesure ces coopératives … correspondent encore aux définitions acceptables de la coopération. Dans quelle mesure leurs utilisateurs (on hésite à parler de sociétaires) ont-ils encore conscience de participer à une forme d’économie différente ? »5  
 
 
La coopérative : une alternative à la crise de l’emploi ?
Dans les années 1970, l’idéal coopératif ressurgit comme alternative à la crise et au chômage. Les initiatives fleurissent, orientées vers les besoins socioculturels et des services non rencontrés par le marché. Elles sont rendues possibles, à partir de 1977, par le développement d’un « troisième circuit de travail » qui met à la disposition de ces initiatives des postes de travail subsidiés par l’État en vue de stimuler l’emploi et l’innovation sociale.
 
Refusant le chômage, des travailleurs et travailleuses, quand les circonstances s’y prêtent, relancent la production de leur usine en autogestion. C’est le cas de la société coopérative Les textiles d’Ère. L’expérience de Lip (usine horlogère) à Besançon sert de modèle. Pour accompagner ces travailleurs, la CSC crée en 1980, une ASBL, la Fondation André Oleffe (FAO), chargée également de collecter des fonds via une coopérative S.C. SAVE. En 1990, la CSC opte pour une agence de conseil et de consultance dans le secteur de l’économie sociale et solidaire, l’ASBL SYNECO, au sein du groupe ARCO.
 
Face aux mêmes défis, la FGTB opte pour des cellules de reconversion et développe des agences-conseils pour soutenir les initiatives d’économie marchande d’initiative publique ou privée, avec la CESMAP, affiliée à la FEBECOOP.
 
 
 
Retour aux sources de l’idéal coopératif
Ce rapide survol montre que la coopérative peut être un outil au service d’un idéal de justice et d’égalité, mais pas seulement. Alliées au mouvement ouvrier, socialiste ou chrétien, les coopératives de la fin du 19e siècle ont construit une puissance socio-économique et soutenu le développement des organisations sociales. Dans les années 1970 et 1980, pour conjurer la crise et le chômage 
massif, les travailleurs et travailleuses renouent avec l’utopie de changer le mode de production, sans nécessairement atteindre cet objectif. Aujourd’hui, l’idée coopérative reprend vigueur, parfois avec le soutien du mouvement ouvrier, dans des initiatives inscrites dans le champ de l’économie sociale et solidaire, durable et responsable. La coopérative, comme outil de production, de consommation ou de services, se réinvente sans cesse.
 
 
 
 
 
 
Pour aller plus loin
Outre les histoires spécialisées sur une coopérative, un secteur coopératif ou le mouvement coopératif dans un pilier, chrétien ou socialiste, le lecteur ou la lectrice consultera avec intérêt : 
- PUISSANT J., « La coopération en Belgique. Tentative d’évaluation globale », Revue belge d’histoire contemporaine, XXII, 1991, p. 31-72.
- DOHET J., « Le mouvement coopératif : histoire, questions et renouveau », Courrier hebdomadaire, n°2370-2371, CRISP, Bruxelles, 2018.
- ANSION G., « Les coopératives en Belgique », Courrier hebdomadaire, n°933-934, CRISP, Bruxelles,1981.
- ANSION G., MARTOU F., « Les coopératives du mouvement ouvrier en Belgique », DEFOURNY J., (dir.) L’entreprise coopérative, tradition et renouveau, Éditions Labor, Bruxelles, 1989, p. 123-147.
- DEFOURNY J., « Les nouvelles coopératives », DEFOURNY J., (dir.) L’entreprise coopérative, tradition et renouveau, Éditions Labor, Bruxelles, 1989, p. 183-203.
- DEFOURNY J., SIMON M., ADAM S., Les coopératives en Belgique : un mouvement d’avenir ? , Éditions Luc Pire, Bruxelles, 2002.
 
 
 
 
1. COIPEL M., « Introduction », Non marchand. Management, droit et finance, n°16, 2005/2, p. 8.
2. DEFOURNY J., NYSSENS M.(dir.), Économie sociale et solidaire. Socioéconomie du 3e secteur, Louvain-la-Neuve, De Boeck supérieur, 2017. Cet ouvrage propose une grille d’analyse des entreprises-dont les coopératives- qui prend en considération une série de critères ( les fondateurs/trices,…. ) avant de pouvoir les qualifier d’entreprises du non-marchand et de l’économie solidaire.
3. Avec la CSC, l’Alliance des mutualités chrétiennes, les Équipes populaires, Vie féminine et la JOC.
4. GOVAERT S., « Le dossier ARCO », Courrier hebdomadaire du CRISP, n° 2361-2362, CRISP, 2017.
5. PUISSANT J., « La coopération en Belgique. Tentative d’évaluation globale », Revue belge d’histoire contemporaine, XXII, 1991, p. 66.