Par Laurence BAUD’HUIN

 

Pour beaucoup, l’économie a le faciès du basilic, ce monstre légendaire qui tue quiconque le regarde en face. Une bête gigantesque et inattaquable, sournoise. Pourtant, pour ceux qui osent la braver, elle n’apparaît pas forcément invincible… Une dose d’humour, un brin de magie et beaucoup de créativité pourraient peut-être, qui sait, lui tirer la queue.
 
 
 
 
Pizza Economie
Je rencontre Martin Ophoven dans un bar du quartier des Marolles. Une amie commune, comédienne et coach d’impro, nous a mis en contact. Martin est l’auteur, le metteur en scène et l’interprète d’un stand-up nommé Pizza Economie1. 
 
Détenteur d’une licence en économie appliquée décrochée à l’Ichec / Ucl, Martin a travaillé longtemps comme Business Analyst dans l’industrie du verre. Je grimace, je n’ai pas la moindre idée de ce que peut être un « business analyst ». En souriant, Martin m’explique que ce terme un peu fourre-tout désigne une espèce de conseiller dont la mission est d’ « optimaliser les procédures ». Autre grimace, nouveau sourire : je m’arrangeais pour que les programmes informatiques que nous utilisions répondent à nos besoins. Martin m’explique que, s’il n’était pas vraiment heureux dans cet emploi, il gravissait néanmoins les échelons, la motivation en yo-yo entre les moments créatifs liés à la recherche de solutions et les montées de stress des peu enthousiasmantes phases d’application.
 
En 2003, Martin Ophoven, toujours analyste, commence l’improvisation. Très vite, le passe-temps/passe-nerfs devient passion. Jouer, créer est pour lui une clé - LA clé ? -  pour sortir et faire sortir de l’hyper-consumérisme, du stress, des addictions.  Martin coache, crée et interprète un premier spectacle, et se met sérieusement à penser à intégrer la discipline à sa vie professionnelle. Petit à petit, Martin va faire entrer l’impro dans l’entreprise, utiliser des techniques d’écriture dans la communication commerciale et théâtraliser les séminaires. L’impro devient un outil de team-building, elle renforce la cohésion de l’équipe et crée un cercle vertueux. Martin est alors plus que jamais motivé à en faire son principal métier. 
 
 
A l’époque, le développement durable a le vent en poupe. C’est le début et c’est timide mais Martin Ophoven sent la brise de fraicheur que de telles préoccupations pourraient apporter au modèle dominant. Néanmoins, salarié par un géant de la pollution,  il démissionne et entre comme conseiller en communication responsable dans une start-up.  La prise de conscience est violente, les valeurs sont chamboulées. Vouloir responsabiliser le monde de l’entreprise engendre une série de paradoxes difficiles à dénouer. C’est la crise. Martin se tourne vers la seule chose qui lui fait autant de bien qu’aux autres : l’improvisation théâtrale.
 
On est en 2009, Martin Ophoven va alors créer avec Hélène Daniels et Jérémie Vanhoof le Théâtre Carbonique. Leur objectif ? Combiner théâtre et développement durable, parler de celui-ci avec celui-là, l’humour à la ceinture, pour peu à peu donner à voir que le modèle économique actuel n’est pas le seul possible. Pour ce faire, il va passer par l’intérieur, travailler en coulisses : protéiforme, le théâtre Carbonique est souvent théâtre d’entreprise. Martin va à la source, il s’adresse directement aux intéressés. Ainsi, successivement, la jeune compagnie va monter et diffuser au cœur des sociétés, des écoles et parfois du grand public. Comment expliquer le changement climatique à mon patron ?, Lost in transition, Classe carbone 2019 et Le cours de l’argent, avant d’écrire, de mettre en scène et d’interpréter Pizza Economie, avec lequel il tourne aujourd’hui.
 
Ce spectacle, à l’initiative de l’ULB, repose sur un constat que Martin l’économiste connait bien : la doctrine capitaliste de la croissance sans fin et de la régulation des marchés est infondée, pire, mensongère. Je grimace à nouveau, Martin m’explique : le paramètre unique du capitalisme est la redistribution des valeurs. L’investisseur avance des fonds pour un projet et attend en retour un gain financier, en faisant le pari d’un accroissement sans fin, d’un futur toujours plus riche. Les plus grosses parts de la pizza, en somme. Le vice fondamental, c’est de ne pas considérer les limites, d’oublier qu’il est mathématiquement impossible que tous les prêts octroyés au monde soient un jour remboursés avec les intérêts demandés, d’oublier que, comme tout, l’économie suit un rythme oscillatoire, d’oublier enfin que la planète est un espace fini, avec des contraintes physiques, humaines et écologiques2.
 
Dans son spectacle, endossant de nombreux personnages, Martin Ophoven va alors proposer une alternative : une économie solidaire et fonctionnelle. Comprenons un modèle dans lequel nous payons non pour posséder mais pour utiliser. Et réutiliser, accommoder les restes. Location versus achat ; recyclage et non poubelle ! L’objet loué est réparé, mis en circulation le plus longtemps possible afin d’être rentabilisé, à l’inverse de l’objet acheté qui a forcément intérêt à être mal produit afin d’être au plus vite remplacé. D’un côté, nous avons le durable, de l’autre, l’obsolescence programmée… Côté investisseurs, la pizza party peut enfin commencer : les coopératives, les groupements citoyens, le crowfunding montrent qu’un autre financement est possible, dans lequel la contrepartie in fine n’est pas le bénéfice financier, l’accroissement monétaire, mais un retour en termes de services, d’utilisation, d’augmentation du mieux-être, etc.
 
Pizza Economie est un spectacle didactique assumé, produit et diffusé par la Solvay Business School (ULB) et le Département BELSPO (Belgian Scientific Policy)3. Si la première représente encore la toute-puissance du monstre économique dominant, elle reconnait néanmoins le besoin de se réinventer. Quant au second, organisme gouvernemental, il contribue à répondre à la poursuite des objectifs climatiques et de développement en Belgique.
 
Cette fois c’est moi qui souris face au constat amusant de cet argent d’Etat servant à critiquer le modèle en place… Martin n’est pas dupe : invité par les écoles de commerce, subventionné par le Gouvernement lui-même, à expliquer comment démonter la machine, il recycle un peu de ce modèle d’hier, obsolète et à bout de souffle, en un projet qui, sans grimace, sera bel et bien durable.
 
 
 
Désorceler la finance
Quelques minutes avant de rencontrer Luce Goutelle, je réalise que je ne sais rien de … la finance ! Je confonds le terme avec d’autres : économie, bourse, marchés, capitalisme.  Je google donc, en dernière minute, le mot sur mon téléphone. Il me mène illico à la notion de « marché financier » puis à ces barbarismes : actions, obligations, capitaux, produits dérivés… c’est la panique. Luce arrive et je suis consternée. Je joue franc jeu : je lui annonce mon incompétence, pire, mon handicap, mon incapacité totale à entendre quoi que ce soit à tout ça. Luce Goutelle rigole. Elle me dit : voilà, c’est ça, c’est pour ça que nous existons. Elle m’explique : Partout, tout le temps, la finance et les marchés gouvernent nos vies, nous imposent des choix, des restrictions. Jamais ils ne nous dévoilent les raisons, les causes, tout reste invisible, ésotérique. Cependant, nous sommes incapables de bouger, de nous défendre. Nous sommes ensorcelés.
 
Luce Goutelle est une artiste pluridisciplinaire qui place la recherche et l’action au cœur de sa pratique. En 2015, elle fonde avec quelques amis la compagnie Loop-s, et en 2017, le Laboratoire sauvage de recherches expérimentales « Désorceler la finance ». Je m’interroge… Qu’est-ce qui fait qu’une artiste en arrive un jour à s’intéresser au monde glacial et anguleux de l’argent ? Ce qui m’intéresse depuis toujours, c’est d’aller fouiller dans les univers auxquels je ne connais rien, de creuser, d’ouvrir des portes a priori condamnées. Recherche et expérimentation, déjà... Et la finance dans tout ça ? J’ai été un temps stewardesse sur un yacht très luxueux. J’écoutais les clients parler, c’était édifiant. J’ai réalisé que derrière cet écran de fumée qui nous rend soi-disant ces mondes inaccessibles, il y a des humains en chair et en os, des gens qu’on peut toucher du doigt.
 
Et pourtant, tous ou presque, nous nous sentons incapables de lutter contre la toute-puissance financière, qui mène la danse et fait tourner le monde. Dans son manifeste, le laboratoire écrit :
La finance est partout, et l’argent déborde. Les milliards et milliers de milliards et millions de milliards des banques, des sociétés d’assurances, des fonds de pension, des hedge fund, des fortunes démesurées et des dettes abyssales nous sifflent aux oreilles à l’écoute des nouvelles, à la lecture des journaux. Ils nous impressionnent. Mais, souvent, nous ne les entendons plus, occupés que nous sommes à nous débattre avec quelques dizaines, quelques centaines, quelques milliers peut-être. Peut-être ces milliards nous empêchent-ils aussi, par leur présence, leur pouvoir, leurs injonctions et leur insistance étouffante, de penser et d’agir autrement (…)4
 
Ainsi, la volonté de Luce Goutelle et des autres initiateurs du laboratoire : Aline Fares et Fabrice Sabatier, est réellement de reconnecter les individus avec le fonctionnement du système afin qu’ils puissent s’en réapproprier les enjeux, le reconstruire sur un autre modèle.   
 
Pour y arriver, le laboratoire mène ses recherches en explorant de nombreuses pistes qui s’ancrent autant dans l’art théâtral et performatif que dans l’action politique et dans le rituel magique. Ce dernier aspect, sans doute le plus étonnant du projet, trouve sa raison d’être dans le besoin essentiel de reconnecter l’humain à la finance, et pour ce faire de rendre à cette dernière un aspect sensible. Comment connecter le burn-out de ma cousine avec ce qui se passe à Wall-Street ? Une réponse apportée par le laboratoire est de faire sortir la finance de cette esthétique objective et froide dans laquelle on la cantonne. De lui rendre sa sauvagerie. Ainsi l’Open outcry – du nom de ce langage codé, barbare à souhait, qu’utilisaient les traders pour communiquer dans l’incessant brouhaha des marchés boursiers – est un rituel qui, d’incantations en feux de joie, dans un décor impressionnant alliant mystique magicienne et objets liés au culte de l’argent, permet à ceux qui s’y soumettent de se faire désenvouter afin qu’ils puissent, 
enfin débarrassés du joug financier, construire l’après,  prendre les choses en main. 
 
Car c’est bien d’inaction, de paralysie même, qu’il est question lorsqu’on aborde les frayeurs liées à la finance. Dans une interview donnée par Luce Goutelle et Aline Fares durant l’un des Open outcry, cette dernière, s’exprimant à propos de l’omniprésence des lobbys influençant à Bruxelles les règlementations prises par les instances Européennes affirme qu’il est impossible, dans l’état actuel des choses, d’espérer faire un contre-pouvoir, car le processus législatif et l’organisation des représentations d’intérêts n’est pas faite pour une représentation populaire5.
 
Reprendre le pouvoir devra donc se faire sous d’autres formes. Créations visuelles et sonores, workshops, performances, écritures expérimentales, rites initiatiques, infiltrations, clubs de lectures, émissions radio, conférences,… Au laboratoire Désorceler la finance, les idées ne manquent pas. Reste aujourd’hui à faire passer le message, à déclencher au maximum le désir d’enquête pour qu’une fois pour toutes débarrassés de cette emprise sorcière, nous nous remettions en mouvement.
 
 
 
 
 
2. Lire à ce sujet Kate Raworth, 2018, « La théorie du donut »,  trad. Laurent Bury, Paris : Plon.
3. Ce projet est basé sur la recherche de Food4Sustainability (BELSPO) et d’Alicia Dipierri, doctorante à l’ULB Solvay, sur la durabilité alimentaire. Les personnes ou institutions intéressées peuvent contacter l’équipe de l’ULB : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.